OBSERVATIONS DE M. PIERRE BAYART
SUR LE RAPPORT PRESENTE PAR MGR POELS
A LA XVème SESSION DES 25-26 SEPTEMBRE 1934
DE L’UNION INTERNATIONALE D’ETUDES SOCIALES DE MALINES.
Nous n’avons pas d’opinion à émettre sur le problème des rapports de la Stands-organisatie avec l’Action Catholique en Hollande – problème qui dépend de conditions de lieu et de temps qui échappent à notre compétence.
Les quelques remarques que nous suggère le Rapport de Mgr Poels porteront uniquement sur le caractère – à notre avis – trop étroit qu’il donne au concept même de l’Action Catholique lorsqu’il la définit une organisation ecclésiastique et même “spécifiquement ecclésiastique.
Nous pensons que ce mot – qui ne se trouve à notre connaissance dans aucune des 600 pages de documents reproduisant les textes officiels sur l’Action Catholique (1) est équivoque et ne peut qu’engendrer une confusion regrettable sur le véritable concept de l’Action Catholique.
L’Action Catholique bien qu’étant sous la dépendance hiérarchique – n’en est pas moins en effet, par définition même, une Action “spécifiquement” laïque. Elle est “de sa nature l’oeuvre des laïques”, dit le Saint Père. (Lettre de S.S. Pie XI à l’Episcopat Argentin, 4 février 1931 p.396).
Le Dictionnaire Larousse donne comme antonyme au mot “ecclésiastique” le mot “laïque” – Et l’on ne pourrait, sans contradiction dans les termes, définir l’Action Catholique : une Action Laïque ecclésiastique.
Si l’Action Catholique est “une participation à l’apostolat hiérarchique” il suffit de se référer aux textes pontificaux pour se rendre compte du sens très large que le Saint Père donne à cet apostolat, et au mandat de l’Eglise. (Cf. notamment le très important discours aux Associations Catholiques de Rome 19 avril 193?, op. cit.)
A maintes reprises :
- Discours au Comité de l’Action Catholique Italienne, 9? mars 1924 (p.89),
- Aux Evêques et aux pélerins de Yougo-Slavie, 18 mai 1929,. (p.139),
- Discours aux Universitaires Catholiques, 8 septembre 1929, (p.163),
- Allocution au pélerinage de la Jeunesse féminine catholique belge, 14 octobre 1929, (p.168),
le Saint Père a insisté sur cette double idée que l’Action Catholique n’est pas autre chose que la nécessaire et naturelle manifestation de la vie chrétienne et qu’elle y trouve en même temps sa source. Car “il ne peut y avoir d’action sans que cette action suppose la vie, et celle-ci ne peut se manifester que par l’action.”(p.139).
De ces “prémisses” (le mot est du Saint Père, p.163), S.S. Pie XI tire les conclusions :
“C’est un champ immense qui s’étend devant chacun; car dire Action Catholique c’est dire toute cette variété de choses dans lesquelles elle pénétre. En fait elle pénètre partout, car elle n’est rien d’autre que la manifestation de la vie catholique. C’est pourquoi elle porte partout ses princfipes et ses directives générales.” (Discours de S.S.Pie XI aux Journalistes Catholiques 26. Juin 1929, p.1.51).
Le but assigné par le Saint Père à l’Action Catholique ne sera donc rien moins que “d’instaurer la vie catholique dans la famille ét dans la société.” (Lettre à la Présidente de l’Union Internationale des Associations féminines catholiques, 30 juin 1928 p.49).
“Bref, dit-il encore (Lettre Quae Nobis p.48) une action qui embrasse tout l’homme dans la vie privée comme dans la vie publique
Que le laïque soit appelé par l’Action Catholique à apporter une aide directe au ministère pastoral du Prêtre (entendu d’ailleurs au sens le plus large de l’évangélisation, de la rechristianisation du monde) c’est en effet un de ses aspects (Ex: campagne pascale de la J.O.C., enseignement du catéchisme, accès du prêtre auprès des mourants, etc..). Mais ce serait restreindre étrangement le rôle du laïque, dans et par l’Action Catholique, que de le ramener exclusivement, et même principalement, à celui d’une sorte de vicaire laïque, alors qu’on lui demande par dessus tout, par l’Action Catholique, de faire dans le monde (2), sa besogne de laïque en y menant une vie sa vie – de laïque intégralement chrétienne, ce qui est la tâche propre, essentielle, “spécifique” de l’Action Catholique et tout spécialement de l’Action Catholique spécialisée.
Seule cette conception large et riche de l’Action Catholique permet d’en comprendre le dynamisme et de saisir le sens profond, la valeur organique de la spécialisation si formellement re commandée par le Saint-Père et par laquelle chaque catholique est appelé à exercer son apostolat dans son propre milieu, dans son métier, dans sa profession, là où il se trouve placé providentiellement, dans la fonction qu’il a à remplir au sein du corps social, dans l’accomplissement même de son devoir d’état et de sa vocation laïque d’ouvrier chrétien,d’industriel chrétien, etc..
“Le Saint Père, dit son Eminence le Cardinal Pacelli, dans une Lettre au Président du Congrès International des médecins catholiques du 16 octobre 1932 (p.495) exprime le désir de voir croître le nombre de ceux qui dans le champ propre de leur activité et l’exercice de leur profession non seulement appliquent les principes de la morale chrétienne, mais trouvent dans leur profession même un moyen puissant d’exercer un apostolat social.”
Lorsque, dans l’Encyclique Quadragesimo Anno, le Saint Père écrit: “D’ailleurs des signes pleins de promesses d’une rénovation sociale apparaissent dans les organisations ouvrières, parmi lesquelles nous apercevons, à la grande joie de notre âme, des phalanges serrées de jeunes travailleurs chrétiens qui se lèvent à l’appel de la grâce divine et nourrissent la noble ambition de reconquérir au Christ l’âme de leurs frères,” il est manifeste qu’il fait allusion à la J.O.C. dont il dira par ailleurs qu’elle a “parfaitement interprété” ses directives sur l’Action Catholique (3) et qu’il “donne en exemple à l’Action Catholique” (4). Or tout le Manuel de la J.O.C. montre que celle-ci n’a pas seulement pour but d’apporter au clergé une aide “dans ses fonctions religieuses” (5), mais d’organiser l’apostolat ouvrier dans le monde des jeunes travailleurs par l’éducation et l’organisation chrétienne de toute leur vie, dans “l’accomplissement de tous leurs devoir d’état” “la conquête du milieu où ils travaillent et où ils vivent et dans l’organisation” de tous les services éducatifs et professionnels nécessaires et utiles à cette formation et à cette conquête”. (Manuel de la J.O.C.Edition belge 1930 p.212).
D’autres textes du Saint Père montrent que cette action laïque est appelée à s’exercer dans toute la vie, “dans toutes les directions, avec toutes ses possibilités d’expansion dans la conduite individuelle, dans le milieu domestique et social, public et privé” (Allocution de S.S. Pie XI aux Jeunes gens de l’Action Catholique intalienne, 23 juillet 1933 p.451 Discours du 18 juillet 1933 p.444).
“Quel est le champ assigné à l’apostolat de l’Action Catholique, dit encore le Saint Père. On peut sans crainte (6) répondre qu’elle doit pénétrer partout… Evidemment il n’est pas question ici de limites de temps, ni de lieu, il n’y a pas de limite matérielle qu’on puisse fixer. Cela revient à dire partout et toujours, etc.. L’Eglise aux termes même de son mandat occupe un domaine sans limites bien qu’elle ait toujours sur ce terrain une manière particulière de se développer.”(Discours aux Associations Catholiques de Rome 19 avril 1931 – p.311 et 316).
Cette universalité de l’Action Catholique respecte d’ailleurs la légitime autonomie des activités humaines “dans le domaine purement technique et économique”:
- Lettre de S.S.Pie XI au Cardinal Patriarche de Lisbonne (Croix de Paris – 21 février 1934),
- Lettre au Cardinal Archevêque de Tolède, 6 novembre 1929 (3.57),
- Lettre à l’Episcopat Argentin du 4 février 1934 (p.395) Lettre à l’Episcopat Colombien, (Croix de Paris 20 juin 1934). (7)
De même dans une Lettre à l’Archevêque de Milan du 26 avril 1931 (p.304) le Saint Père écrit :
“D’où le devoir et le droit pour l’Eglise et la Hiérarchie et (toutes proportions gardées) pour l’Action Catholique, de se de se porter aussi sur le terrain ouvrier, sur le terrain du travail, sur le terrain social, non pour usurper ou pour entraver des activités syndicales ou autres, qui ne la regardent pas, mais pour sauvegarder et pour procurer l’honneur de Dieu, le bien des ¤mes, toujours et partout, la vie surnaturelle avec tous ses bienfaits.”
Il résulte de ces textes que si l’Action Catholique n’entend nullement absorber les organisations économiques sociales syndicales – politiques qui doivent subsister à côté d’elle et conservent leur juste indépendance dans les matières “spécifiquement terrestres” au sens où le Saint Père les a définies – l’Action catholique entend néanmoins affirmer son domaine éminent sur toute la vie qu’elle doit informer de son esprit et de son influence et à laquelle s’étend son champ d’action et on ne saurait, sans la mutiler, prétendre l’enfermer dans ce qu’on appelle d’un terme mal défini et ambigü le terrain “ecclésiastique”.
L’erreur initiale de cette conception restrictive ne viendrait-elle pas d’ailleurs d’une inexacte interprétation des rapports du spirituel et du temporel qui,portant sur une seule et même réalité, se compénètrent sans se confondre, comme l’a admirablement exposé le P. Sertillanges dans son ouvrage sur “le Miracle de l’Eglise” qui porte ce sous-titre significatif: “L’Eternité dans le Temps.”
Il semble en tous cas qu’il serait imprudent pour l’Union Internationale de Malines de prendre, par une décision de principe, position sur le problème soulevé par Mgr Poels, avant que n’aient été éclaircies ces définitions primordiales qui commandent toute l’orientation pratique de l’Action Catholique.
Quant aux “litiges de frontières” que soulève nécessairement dans la conception “totalitaire” (au bon sens du mot) de l’Action Catholique, telle qu’elle se dégage des textes pontificaux la conjonction sur une même réalité du domaine temporel et du domaine spirituel, le Saint Père lui-même nous indique dans quel esprit ils doivent être envisagés :
“Activité corporative et Action Catholique ne pourront manquer de se rencontrer, étant donné l’identité du sujet humain, individuel et collectif; mais moyennant la sincère bonne volonté et le sincère désir du bien, de part et d’autre, la rencontre de ces deux activités ne pourra produire qu’un très heureux effet : celui de se coordonner pour le plus grand bien, pour le bien complet, s’il se peut,des individus, des classes de la Société… Lettre de S.S.Pie XI au Cardinal Archevêque de Milan 26 avril 1931 (p.304-305).
Une lecture suffisamment attentive des textes pontificaux et tout particulièrement de la Lettre au Cardinal Archevêque de Tolède du 6 novembre 1929 (2:57) et la Lettre à l’Episcopat Argentin du 4 février 1934 (p.395) semblent d’ailleurs fournir avec netteté tous les éléments de solution pour régler ces conflits de “mitoyenneté” – de même qu’on trouve explicitement dans l’Encyclique Quadragesimo Anno (sous la rubrique “Associations ouvrières” et sous la rubrique “Restauration d’un principe directeur de la vie économique” à propos de l’organisation corporative italienne) toutes les précisions désirables sur les “contrepoids” que nécessiterait, comme le dit justement, le R.P.Rutten dans son Rapport, une organisation professionnelle neutre.
Tout au moins ces textes demanderaient-ils, ici encore à être soigneusement examinés et médités avant que l’Union Internationale de Malines puisse en pleine connaissance de cause émettre un voeu, et à plus forte raison exprimer ou suggérer, par une addition au Code Social, une directive en une matière aussi délicate qu’importante sur laquelle les deux Rapports présentés par Mgr Poels et par le R.P.Rutten, s’ils ont le mérite de poser le problème au point de vue pratique, ne semblent pas, à notre modeste avis, apporter encore assez de lumières pour une solution exactement adéquate aux textes pontificaux et au concept bien compris de l’Action Catholique.
NOTES
- L’Action Catholique Edition de la Documentation Catholique-Maison de la Bonne Presse, 5 rue Bayard-Paris-1934. C’est aux pages de ce Recueil que renvoient les diverses références qu’on trouvera au texte.
- Un apostolat dans le monde” (Lettre à la Présidente de la Jeunesse féminine catholique italienne, p.190).
- “Comme vous avez tenu à le dire par vos interprètes, la J.O.C. est une école, une organisation qui veut travailler à l’Action Catholique, d’abord par la sanctification de ses membres, puis ensuite à la sanctification du milieu du travail, des compagnons de travail. Il suffira de vous rappeler que dans l’expression de nos premières pensées, aux premiers jours de notre pontificat, nous nous sommes occupés, avec tout notre coeur et tout notre esprit, de l’Action Catholique, et nous l’avons définie d’une manière qui est parfaitement interprétée par la J.O.C. et par ses publications que nous avons pu lire.”(Discours de S.S. Pie XI au 63 Pelerinage de la J.U.C. belge des 22-30 septembre 1929).
- Discours de S.S.Pie XI aux Pélerins du Standaard, 8 août 1933. cité par les Cahiers de l’Action Religieuse et sociale (5 rue de Vanves, Paris – mars 1934).
- “L’Action Catholique et nos Organisations ouvrières chrétiennes” — Leçon de M. l’abbé Coolens à la XIXème Semaine Sociale Wallonne 1932 (Rome et les organisations ouvrières chrétiennes p.42).
- …et par conséquent, semble-t-il, sans crainte de totalitarisme.
- Ces textes précisent exactement le champ d’application de ce que Mgr Poels appelle dans son rapport “les matières spécifiquement terrestres.”
SOURCE
Vatican Secretariat of State Archives
Belgio 193